LA MORT RÔDE SUR LA RADE

Depuis le 5 mars 2018 :

Coup de coeur :

Un cocktail détonnant et savamment dosé de couleur locale, d’humour, de mystère et de suspense nous plonge immédiatement au cœur de l’intrigue de ce premier roman d’Arnaud Roquier. Tout au long des pages, l’audacieux mélange nous rend particulièrement attachant le personnage de Stéphane Turpin, lieutenant de police parisien muté dans « ce bout de monde » qu’est Cherbourg. Tout comme l’auteur, le lecteur s’interroge sur les raisons qui ont bien pu pousser le protagoniste à délaisser la capitale où l’attendait un brillant avenir. En dehors d’une manie compulsive à faire changer les essuie-glaces des véhicules du commissariat, on ne voit vraiment pas ce qu’on pourrait reprocher au lieutenant Turpin.

L’empathie avec le personnage est telle que le lecteur succombe à l’envie de démêler avec lui l’imbroglio criminel dans lequel le protagoniste est entraîné. Trois meurtres conçus sur le même mode opératoire, sans lien apparent, au mobile insoupçonné, placent l’enquêteur face à trois victimes mortes étranglées, étrangement abandonnées dans la même position, un livre de Tchékhov serré dans leur main droite. En l’absence du commissaire Thibault, proche de la retraite et parti en congés juste à la veille du premier meurtre, il devient patent que le lieutenant de police aura besoin de toute sa perspicacité et de l’assistance de son équipe pour résoudre l’épineux mystère doublé de l’alarmante perspective d’une prochaine récidive meurtrière.

Un kaléidoscope de personnages secondaires hauts en couleurs s’articule autour du lieutenant Turpin, à commencer par son second, Ménard, collègue discret faisant fonctionner ses neurones au café dont il ravitaille le commissariat plusieurs fois par jour. Il faut encore mentionner Richet, policier consciencieux poussant le sens du devoir à ingurgiter force vin blanc et calvados pour s’intégrer à la population locale. Les personnages féminins ne sont pas en reste : une actrice sensuelle, une veuve pulpeuse, une légiste acariâtre viennent émailler ce récit aux détails troublants sur fond de rade cherbourgeoise. Sans oublier une journaliste affriolante, auteure d’un article décapant dont le titre éponyme donne son nom au roman.

Le lieutenant ne sera pas épargné et sera même férocement malmené tout au long de cette enquête déconcertante. Pourtant, à y regarder de près, certains détails de son arrivée à Cherbourg avaient laissé présager une intégration tout en douceur au lieutenant. Les habitants savaient se montrer chaleureux, preuve en était ces charmants vieillards déambulant dans la ville au volant de leur 2 CV et ne ménageant pas leurs sympathiques signes de la main lorsqu’il les croisait. Jusqu’au jour où Stéphane Turpin découvrira un insignifiant cheveu blanc coincé entre les pages d’un des livres déposés entre les mains des victimes. Un anodin petit cheveu blanc qui n’en est pas pour autant négligeable et changera pour longtemps encore l’opinion bienveillante du lieutenant, bien obligé de réviser son jugement face à une déroutante clique de respectables petits retraités qui ne pourra qu’inciter le lecteur à ne plus jamais regarder nos aînés, dits du troisième âge, du même œil.

Brigite Piedfert